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Musique | Punk is (not) dead : mais alors, où est-il ?

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En 1978, le groupe de punk Crass proclamait « Punk Is Dead ». Le journaliste français Philippe Manœuvre déclarait plus radicalement que le punk serait mort-né durant l’été 1976.

Pourtant, un discours médiatique continue toujours d’entretenir le mythe de l’authentique punk. Lorsque Guillaume Meurice dénonce la récupération commerciale de la rébellion par l’exposition « So Punk » au Bon Marché, Télérama dédie sa une à l’humour punk de Blanche Gardin (n°3684 du 19 août 2020) ou encore l’écrivain François Bégaudeau rappelle son passé punk en interview, c’est le label du punk véritable qui est mobilisé comme gage d’authenticité.

L’appel à un âge d’or du punk cristallise une époque de courte durée où la subversion à un ordre établi faisait loi, construisant ainsi la conception légitime d’une liberté depuis jamais retrouvée. Le punk est par conséquent maintenu au rang d’abstraction, symbole de pure subversion.

Crass.

Le terme « punk », une construction médiatique

Pourtant, ce serait oublier que le terme « punk » provient d’une construction médiatique.

Issu de l’argot anglais signifiant « voyou, sans valeur, bon à rien, etc. », il est employé entre 1976 et 1978 par la presse pour stigmatiser ces nouveaux groupes d’individus décrits comme des hordes de sauvages, faisant parfois « pitié », produisant une musique simpliste, violente et accompagnée de chants hurlés. Comme l’ont montré les chercheurs Luc Robène (Université de Bordeaux) et Solveig Serre (CNRS), la mémoire du punk devient dès lors un objet de lutte pour sa reconnaissance légitime entre les champs médiatique, scientifique et chez les punks eux-mêmes.

Le punk navigue tantôt entre l’image péjorative du punk à chien alcoolique accroché à sa canette de bière ou celle du héros solitaire combattant les affres du capitalisme en musique. Ces conventions reposent en réalité sur une liturgie aveugle aux amalgames et détournements de stigmates sur lesquels s’est construit le punk : son identité est fondamentalement mouvante et paradoxale. Mais le punk n’est pas mort, il suffit de lui redonner corps dans notre société actuelle.

De Baudelaire au punk entrepreneur

Nous pourrions voir l’idéal punk comme une manifestation radicale du mythe romantique et de la vie bohème héritée du XIXe, de l’artiste maudit et incréé dépeint par Pierre Bourdieu dans Les règles de l’art. Souvent représenté par la figure de Baudelaire dans le champ littéraire, il se donne corps et âme à son art, et sa sincérité essentielle à la qualité de son œuvre est évaluée à la hauteur de son désintérêt à toute recherche de succès et profit.

Peinture représentant Charles Baudelaire à la Maison du Chaos, à Lyon.
Thierry Ehrmann/Flickr, CC BY-NC-SA

Les sociologues Luc Boltanksi et Ève Chapiello ont montré dans leur livre Le nouvel esprit du capitalisme la manière dont cette vision du monde structure fondamentalement les mouvements culturels fortement marqués par la musique rock nés entre les années 1950 et fin 1970. Ces contre-cultures furent porteuses de ce mythe en s’érigeant en principale critique artiste du travail adossé au modèle productif de l’époque. Si le capitalisme est un système social fait de crises, il ne peut exister sans sa critique.

Un nouveau régime entrepreneurial

Nos phénomènes culturels contemporains constitueraient alors un réservoir de représentations collectives idéales, nécessaires à la refonte d’une nouvelle idéologie néolibérale.

Cette idéologie reposerait sur un discours managérial incitant les travailleurs à vendre leur force productive dans un marché du travail en devenant des entrepreneurs créatifs, par le recours à cette figure bohème de l’artiste libre et authentique. L’objectif vise la transformation d’un contrôle auparavant externe aux travailleurs anciennement soumis à une hiérarchie directe, en un autocontrôle pour s’engager de façon autonome dans un nouveau régime entrepreneurial.

Le sociologue Pierre-Michel Menger dans son livre Portrait de l’artiste créateur dépeint d’ailleurs l’artiste comme :

« une figure exemplaire du nouveau travailleur » par son « fort degré d’engagement dans l’activité, autonomie élevée dans le travail, flexibilité acceptée, voire revendiquée, arbitrages risqués entre gains matériels et gratifications souvent non monétaire ».

Sous cet angle, les punks en popularisant le terme DIY « Do It Yourself », en français « fais-le toi-même », pour contrecarrer l’hégémonie de l’industrie musicale, relèveraient tout autant de l’anarcho-punk que du néo-management.

Il est d’ailleurs intéressant de considérer le parallèle entre les valeurs portées par les punks et l’idéologie managériale.

Chacune prône la liberté d’entreprendre et l’égalité des acteurs tout en ayant la volonté d’abattre les hiérarchies. Elles critiquent de concert la standardisation impersonnelle de l’industrialisation au profit de la production authentique en circuit court. C’est avant tout par l’appel à la passion, condition sine qua none de la créativité, que se légitime la nécessaire adaptation à toute épreuve par l’auto-organisation et la mobilité. Les punks, en s’engageant d’eux-mêmes dans la production d’œuvres culturelles, seraient alors une manifestation radicale de l’entrepreneur.

Leur refus du mainstream et de toute forme d’establishment influencé par la philosophie situationniste concentrée dans l’œuvre de Guy Debord La société du spectacle pour critiquer la société de consommation, les incite pourtant à ne pas se vivre en tant que producteur d’œuvres culturelles.

Ils deviendraient dès lors des travailleurs « exemplaires » puisqu’en étant désintéressés de toutes rétributions attachées à leur musique, voire de toutes formes de subventions et de sponsors dans le but de rester intègres, ils continuent paradoxalement de produire et de diffuser à une cadence effrénée, acceptant bien volontiers des conditions de vie précaires voire marginales.

Le mythe punk : l’Arbre qui cache la forêt

En critiquant l’idéal de la subversion concentré dans ce totem punk, son étude historique redonne un ancrage à ce mouvement culturel puisqu’il redevient autant le produit qu’un acteur de notre monde social. Tel est le but porté par le projet d’étude PIND (Punk is not dead, une histoire de la scène punk en France, 1976-2016) : interroger les marges pour mieux comprendre nos sociétés.

Cette démarche nécessite de saisir cette fiction légitimée du punk authentique, non plus seulement comme une illusion à déconstruire, mais comme un objet de recherche ayant des effets concrets sur nos actions et notre vision du monde. Il apparaît alors que la culture punk peut être récupérée jusqu’en politique notamment par l’ancienne mairie de Bordeaux. Ainsi le Do It Yourself permettrait de régler les problèmes écologiques en ayant recours à une économie low tech, soit faire par soi-même et assumer « un moindre besoin financier pour un meilleur épanouissement humain ».

Nous pouvons aussi en comprendre les raisons d’une rupture des punks avec cet héritage, les poussant à ne pas se reconnaître comme faisant partie de cette communauté tout en affirmant leur participation active à la scène.

Ce que font les punks aujourd’hui

Il ne faut tout de même pas sous-évaluer la victoire des punks quant à leur conquête pour s’extraire du pouvoir des grandes industries culturelles, autonomie d’ailleurs toujours sur la brèche en régime numérique, car l’hégémonie des plates-formes de streaming n’épargne pas leurs réseaux de distribution DIY.

Tout en prenant soin de ne pas édulcorer leur rage toujours prégnante contre le système, et en remettant le plaisir de la musique au centre de leur engagement, il y a nécessité pour la recherche à s’intéresser sur ce que font les punks « ici et maintenant » à travers le prisme historique.

Réinterroger l’histoire de nos représentations collectives, c’est être dans la capacité de nous défaire de nos anciens idéaux et gagner à voir en quoi ces acteurs culturels continuent de produire de l’intelligence punk et contribuent à façonner notre société de demain. Pour exemple, c’est par cette même logique de la « débrouille » au principe du DIY que le cofondateur de Makesense Vincent Hejduk m’a dit, dans le cadre de mes recherches doctorales, avoir transposé ses connaissances punk dans l’entrepreneuriat social :

« Je n’avais jamais entendu le terme “entreprenariat social” de ma vie. J’ai commencé à me renseigner sur Internet et ça m’a permis de trouver un concept qui réunissait plusieurs passions à savoir l’engagement philosophique, politique et activiste derrière le punk rock. C’est-à-dire, comment est-ce que tu pars de tes valeurs et tu n’attends pas qu’il y ait une solution qui tombe du ciel ou qui arrive des institutions ou de l’État. C’est à force de propositions que tu mets en place des solutions, que ce soit des concerts ou que ce soit pour un média ou pour n’importe quoi. »

Cette association s’illustra notamment par la mise en place d’une campagne de crowfunding pour financer l’Aquarius, ce bateau qui secourut 30 000 migrants des eaux méditerranéennes. L’ancien activiste de la scène et entrepreneur social [Ned Breslin], engagé durant 9 ans au sein de Water For People et aujourd’hui président du Center for Children de Denver, voit d’ailleurs dans l’expérience punk la possibilité de transformer cet état d’esprit de rébellion en une stratégie politique.

Car c’est à l’heure de la crise écologique et du modèle productiviste caractéristique de nos sociétés dites modernes, que le punk de par son économie de la réussite basée sur une organisation contributive du travail, soucieuse de l’environnement et des droits des humains et non-humains, propose des innovations concrètes qu’il s’agirait maintenant d’explorer.



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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